Ambrosia

Le temps passe, l’individu évolue, les liens changent. C’est déchirant.

Il s’agit là d’un effet déplaisant éprouvé de manière récurrente dans une zone plus ou moins vaste de mon organisme. C’est la douleur.

Il s’agit là d’une souffrance morale, d’une affliction, d’un chagrin. C’est la peine.

Ces sensations collent à la peau, s’installent, voyagent à travers nos corps. Je les ai tous deux apprivoisé. Le deuil n’existe pas lui, il se cache encore. Alors j’ai dû me familiariser avec les autres. J’ai fini par me sentir bien en leur compagnie. Ce fut un leurre.

Je me devais de cristalliser le corps de la femme pour m’en souvenir. Il m’était désormais inaccessible. Parfois flou, parfois démembré, parfois enfermé, parfois étouffé, parfois transparent, voilà par quoi je suis passé. Ce fut une souffrance.

Cela me hante et fait partie de mon tout. Je m’en suis nourri. C’est mon ambroisie.

Dans l’Iliade d’Homère, le corps de Sarpédon est recouvert d’ambroisie par Apollon, celui de Patrocle par Thétis et celui d’Hector par Aphrodite. Dans ces trois cas, il s’agit de préserver le corps de la corruption. En effet, proclame Thétis au sujet de Patrocle : « Quand bien même il demeurait là, gisant, toute une année, sa chair demeurera intacte, et embellira même ». C’est mon nectar, c’est mon miel, c’est mon Dorian Gray.

Cette substance ne me rendra pas immortel, mais la femme au buste, elle, restera à jamais dans mon âme. C’est une certitude.